Elle attendait l’heure idéale. L’heure où Zoé était partie àl’école, où Joséphine, seule, rangeait la cuisine, pieds nus, en pyjama, unvieux sweat-shirt sur le dos.

Elle composait le numéro de Joséphine.

Elle parlait, parlait et raccrochait, bredouille.

Elle ne savait plus quoi dire, quoi faire, quoi inventer.Elle bafouillait d’impuissance.

Ce matin encore, elle avait échoué.

Elle prit son bonnet, ses gants, son manteau, son sac denageuse – maillot, serviette, lunettes – et la clé de son antivol devélo.

Chaque matin, elle allait plonger dans les eaux glacées deHampstead Pond.

Elle mettait le réveil à sept heures, roulait hors du lit,posait un pied devant l’autre en s’invectivant pauvre folle ! T’es maso ouquoi ? glissait la tête sous le robinet d’eau, se faisait une tasse de thébrûlant, appelait Joséphine, rusait, échouait, raccrochait, enfilait un survêtement,de grosses chaussettes en laine, un gros pull, un autre gros pull, attrapaitson sac et partait dans le froid et la pluie.

Ce matin-là, elle s’arrêta devant la glace de l’entrée.

Sortit un tube de gloss. Déposa une couche légère de roseirisé. Mordit les lèvres pour l’étaler. Mit un peu de rimmel waterproof, unsoupçon de fard à joues, roula son bonnet à torsades blanches sur ses cheveuxcourts, tira quelques mèches blondes qu’elle fit boucler et dépasser, puis,satisfaite de cette touche de féminité, claqua la porte et descendit enfourcherson vélo.

Un vieux vélo. Rouillé. Grinçant. Bruyant. Un cadeau de sonpère lors d’un Noël dans son appartement de fonction à Buckingham Palace. Garyavait dix ans. Un sapin géant, des boules brillantes, des flocons de neige encoton et un vélo rouge à dix-huit vitesses avec un gros nœud argenté. Pourelle.

Autrefois, il avait été rouge rutilant avec un pharefanfaron, des chromes étincelants. Aujourd’hui, il était…



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