C’était trop facile ! Une femme n’avait qu’à le regarder d’une certaine façon, et il était à elle pour toujours. Elle pouvait l’étendre pour le compte d’une pichenette.

Et voilà que son corps s’apprêtait de nouveau à le trahir, par un réflexe comparable au réflexe rotulien. Mais une partie de sa conscience, suivant son petit bonhomme de chemin avec un décalage de plusieurs minutes sur la réalité (il arrivait parfois qu’elle soit à la remorque de plusieurs heures, voire des jours), commença à s’inquiéter. Il ne pouvait pas être sûr de ses intentions. C’était peut-être une femme du genre à tout risquer sur un coup de dés. À tenter de se concilier ses bonnes grâces en le séduisant. Ça marchait souvent comme un sortilège.

Il se rendait compte qu’avoir un pouvoir sur le destin d’autrui était intolérable. Ça pourrissait tout. Il n’avait qu’une envie : se laisser tomber sur le premier lit venu avec elle et faire l’amour. Mais faire l’amour n’était possible, par définition, qu’entre deux êtres libres. Or il était son geôlier, son juge, le jury de ce groupe…

À cette idée, il laissa échapper un gémissement, « ouiin », un petit bruit de gorge comme s’il avait pris le problème en plein plexus solaire, l’air ainsi chassé passant entre ses cordes vocales. Mary lui jeta un coup d’œil, un sourire. Maya, assise en face d’eux, repéra leur petit manège et les regarda. Elle avait peut-être entendu son gémissement. Elle voyait tout. Si elle s’apercevait qu’il avait bêtement, imprudemment envie de Mary, alors qu’en réalité c’était elle, Maya, qu’il désirait de tout son cœur, alors ce serait un double désastre. Michel aimait Maya pour sa vision de faucon, son intelligence farouche, affûtée, Maya qui le regardait en cet instant précis, mine de rien, mais en profondeur.

Il se leva et alla chercher une part de gâteau au fromage au comptoir, sentant ses jambes fléchir sous son poids. Il n’osait pas se retourner pour les regarder, ni l’une ni l’autre.



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