— Mais votre jugement personnel doit compter aussi, non ?

— Si, bien sûr.

— Ça ne doit pas être facile de dissocier ses sentiments personnels de son jugement professionnel, hein ?

— J’imagine que non, en effet.

— Comment vous en sortez-vous ?

— Eh bien… Disons que c’est une gymnastique mentale. J’aime les gens, comme tout le reste, pour des raisons différentes de celles pour lesquelles ils pourraient ou non avoir leur place dans un projet comme celui-ci.

— Pour quelles raisons aimez-vous les gens ?

— Eh bien… j’essaie de ne pas trop analyser le phénomène. Vous savez, c’est un des risques de mon métier : devenir trop analytique. J’essaie de ne pas trop disséquer mes propres sentiments, tant qu’ils ne me perturbent pas exagérément.

Elle hocha la tête.

— C’est très sensé, je trouve. Je ne sais pas si j’y arriverais. Il faudrait que j’essaie. C’et pareil, pour moi. Ce n’est pas toujours bon ; enfin, pas politiquement correct, ajouta-t-elle en lui jetant un coup d’œil en diagonale.

Elle pouvait lui parler de n’importe quoi. Il y réfléchit, et décida que ça venait de leurs situations respectives : comme il allait rester là et qu’elle allait partir (elle avait l’air d’en être tellement sûre), elle pouvait lui raconter ce qu’elle voulait, c’était sans conséquence ; il aurait aussi bien pu mourir. Et elle s’abandonnait à lui, elle lui ouvrait son cœur, comme en cadeau d’adieu.

Mais lui, il aurait voulu que ça compte pour elle.


Le 18 avril, le soleil disparut pour de bon. Le matin, il jeta quelques feux dans l’axe de la vallée, à l’est. Il brilla ainsi pendant une minute ou deux et il se glissa, après un vague éclair verdâtre, derrière le mont Newell. Après ça, plus rien. Juste une sorte de crépuscule en milieu de journée, plus court tous les jours, sinon : la nuit.



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