
— Et je continue à maintenir qu’il ne faut pas tout de suite céder à la panique. Il faut attendre et avoir foi en Arnold Frères (fond. 1905), qui saura nous guider.
Nouveau silence. Puis Angalo dit, d’une voix très douce :
— Ça nous fait une belle jambe.
Le silence régna à nouveau. Mais cette fois-ci, c’était un silence lourd, poisseux, qui s’alourdissait, s’empoissait et menaçait de plus en plus à mesure que le temps passait, comme un nuage d’orage enfle au-dessus d’un pic montagneux, jusqu’à ce que le premier éclair soulage l’atmosphère.
L’éclair fusa.
— Qu’est-ce que tu as dit ? demanda lentement Gurder.
— J’ai simplement exprimé l’opinion générale, répliqua Angalo.
De nombreux gnomes commencèrent à contempler leurs chaussures.
— Ce qui signifie, exactement ?
— Où est-il, Arnold Frères (fond. 1905), hein ? De quelle façon est-ce qu’il nous a aidés à sortir du Grand Magasin ? De quelle façon précise ? Il n’a rien fait, voilà la vérité. (La voix d’Angalo chevrotait un peu, comme s’il était lui-même effrayé par les mots qu’il prononçait.) C’est nous qui avons tout fait. En nous instruisant. On a tout fait nous-mêmes. On a appris à lire les livres, tes livres, et on a découvert des trucs et on a tout fait par nos propres moyens…
Gurder bondit sur ses pieds, blême de fureur. À ses côtés, Nisodème avait mis la main sur sa bouche et semblait trop choqué pour pouvoir dire quoi que ce soit.
— Arnold Frères (fond. 1905) est partout où vont les gnomes ! hurla Gurder.
Angalo vacilla vers l’arrière, mais son père avait été un des gnomes les plus coriaces du Grand Magasin, et il n’abandonnait pas aisément la partie.
— Ça, tu viens juste de l’inventer ! Je ne dis pas qu’il n’y avait pas… euh… quelque chose dans le Grand Magasin, mais c’était dans le Grand Magasin. Maintenant on est ici, et on ne peut compter que sur nous-mêmes ! Le problème avec vous, les Papeteri, c’est que vous aviez tant de pouvoir dans le Grand Magasin que vous ne vous résignez toujours pas à l’abandonner !
