
La situation de Pelio à la Cour royale constituait naturellement une source d’embarras. Le roi Shozheru manquait de la force de caractère nécessaire pour faire exécuter son premier-né — or la mise à mort était la seule méthode admise pour dégager la voie devant le cadet. Ce n’était pas un hasard si les seuls amis que Pelio possédât à la Cour étaient d’obséquieux intrigants qui lui mentaient en le flattant, et si le seul sentiment honnête qu’il inspirât était-la haine que lui vouaient sincèrement sa mère et son frère.
Le protocole exigeait qu’une saison sur deux Pelio embarquât sur son yacht afin d’aller visiter quelque coin reculé du royaume. Ces tournées l’exposaient souvent à des railleries bien moins habilement voilées que celles qu’il devait subir au Palais de l’Été, mais du moins voyait-il de nouveaux visages. D’ailleurs, le Royaume de l’Été était un pays si vaste et si beau qu’il en oubliait presque ses déficiences et jusqu’à sa propre personne. Parfois ces voyages n’étaient pas aussi anodins que l’eussent souhaité les conseillers royaux. Peut-être ce voyage-ci lui réserverait-il aussi de l’imprévu. L’étrange message qu’il avait reçu le matin même, pour être anonyme, n’en était pas moins explicite un accrochage avec des monstres ou des gens du Pays des Neiges venait d’avoir lieu à Bodgaru…
Les soldats postés sur la rive saisirent les filins et remorquèrent le bateau jusqu’à l’appontement. Le préfet et la fanfare se trouvaient à présent placés presque directement au-dessous de lui. Il sourit discrètement en voyant Moragha tressaillir. Le préfet avait dû sentir le vent chaud soufflant du yacht.
Le bateau heurta légèrement le tablier et les soldats l’amarrèrent. Pelio salua la foule avant de se détourner de la rambarde.
