
C’est alors que j’aperçus, jeté sans cérémonie dans un coin de ma chambre, un petit tas de vêtements : c’étaient les effets que j’avais portés jusqu’à l’usure pendant mon excursion vers l’avenir et qui étaient maintenant juste bons à être jetés. J’y discernais des taches d’herbe et des marques de brûlures ; les poches étaient déchirées et je me souvins que Weena s’était servie de ces rabats de tissu comme de vases improvisés qu’elle avait chargés des fleurs étiolées de l’avenir. Mes chaussures manquaient, évidemment – je sentis un bizarre pincement de regret pour ces vénérables et confortables pantoufles que j’avais sans réfléchir transportées dans un futur hostile avant de les abandonner à un destin inimaginable ! –, et là, sur le tapis, se trouvaient les restes sales et tachés de sang de mes chaussettes.
Ce fut en quelque sorte la grossière matérialité de ces chaussettes – ces vieilles chaussettes ridicules et déchirées – qui me convainquit, plus que toute autre chose, que je n’étais pas encore fou : mon expédition dans l’avenir n’avait pas tout à fait été un rêve.
Il faut que je retourne dans le temps, conclus-je ; il faut que je rassemble des preuves démontrant que le futur était aussi réel que le Richmond de 1891 afin de convaincre mes amis et mes contemporains du bien-fondé de mes efforts scientifiques et de bannir jusqu’aux dernières traces du doute que je nourrissais à mon égard.
Au moment où je pris cette résolution, j’aperçus soudain le doux visage sans expression de Weena, aussi vivace que si elle s’était dressée devant moi. Un sentiment de tristesse et une pointe de remords quant à ma propre impétuosité me saisirent le cœur. Weena, la femme-enfant éloï, m’avait suivi dans l’épaisse forêt résurgente de cette lointaine vallée de la Tamise jusqu’au palais de Porcelaine verte et je l’avais perdue dans la confusion de l’incendie subséquent et les attaques des funèbres Morlocks.
