
J’avais du sang sur les mains, et pas seulement l’ichor de ces immondes sous-hommes dégénérés, les Morlocks. Je décidai qu’il me fallait me racheter – par tout moyen que je pusse trouver – de l’abominable traitement que j’avais fait subir à la pauvre et confiante Weena.
J’étais plein de résolution. Mes aventures, physiques et intellectuelles, n’étaient pas encore terminées !
Je dis à Mme Watchets de me faire couler un bain, puis, escaladant le rebord de la baignoire, je m’y installai. Malgré l’urgence de ma résolution, je m’octroyai le temps de choyer mes pauvres os meurtris ; je notai avec intérêt les ampoules et les écorchures de mes pieds et les brûlures légères dont mes mains portaient les traces. Je m’habillai rapidement. Mme Watchets me prépara un petit déjeuner. Je plongeai la fourchette avec vigueur dans les œufs, les champignons et les tomates, et trouvai cependant que le lard et les saucisses me restaient en travers de la gorge ; lorsque je mordis dans l’épaisse tranche, son jus chargé de sel et d’huile m’emplit d’un léger dégoût.
Je ne pus m’empêcher de me rappeler les Morlocks et la viande que je les avais vus consommer dans leurs immondes agapes ! Mes expériences, me souvins-je, n’avaient pas émoussé mon appétit pour le mouton au dîner de la veille, mais n’avais-je pas eu alors considérablement plus faim ? Se pouvait-il qu’un état de choc doublé d’inquiétude, se développant à la suite de mes mésaventures, fut à l’instant même en train de s’insinuer dans les strates de mon esprit ?
