Aujourd’hui, arrivé au bout de ses économies, il sentait sonbel optimisme vaciller. Surtout la nuit. Il se réveillait vers trois heures dumatin, se levait sans bruit, allait se servir un whisky dans le salon enallumant la télé. Il s’allongeait sur le canapé, pianotait sur la télécommande,un verre à la main. Jusque-là, il s’était toujours senti très fort, très sage,doué d’une grande perspicacité. Quand il voyait des collègues commettre deserreurs, il ne disait rien mais pensait tout bas : Ah ! ce n’est pasà moi que ça arriverait ! Moi, je sais ! Lorsqu’il avait entenduparler de rachat et de possibles licenciements, il s’était dit que dix ans deprésence chez Gunman and Co, c’était un vrai contrat, ils ne me vireront pascomme ça !

Il avait fait partie des premiers départs.

Il avait même été le premier à être remercié. Il enfonça unpoing rageur dans la poche de son pantalon et la doublure céda dans uncrissement aigu qui lui agaça les dents. Il grimaça, secoua la tête, se tournavers la cuisine, vers sa femme, pour lui demander si elle pouvait réparer lesdégâts, puis se rappela qu’il partait. Il était en train de faire sa valise. Ilretourna ses poches : les deux doublures étaient trouées.

Il se laissa tomber sur le lit et fixa la pointe de seschaussures.

Chercher du travail était décourageant ; il n’étaitqu’un numéro sous enveloppe avec un timbre dessus. Il y pensait dans les brasde Mylène. Il lui racontait ce qu’il ferait le jour où il serait son proprepatron. « Avec mon expérience, expliquait-il, avec mon expérience… »Il connaissait le vaste monde, il parlait anglais et espagnol, il savait tenirun livre de comptes, il supportait le froid et le chaud, la poussière et lesmoussons, les moustiques et les reptiles. Elle écoutait. Elle avait confianceen lui. Elle possédait quelques économies qui lui venaient de ses parents. Iln’avait pas encore dit oui. Il ne perdait pas espoir de trouver un acolyte plussûr avec qui partager l’aventure.



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