pleura en pensant aux petites filles. Elles n’auraient plus jamais le sentimentde sécurité, la certitude d’avoir un papa et une maman qui veillent sur elles.Enfin elle pleura d’effroi à l’idée de se retrouver seule. Antoine s’occupaitdes comptes, Antoine faisait la déclaration d’impôts, Antoine remboursaitl’emprunt de l’appartement, Antoine choisissait la voiture, Antoine débouchaitle lavabo. Elle s’en remettait toujours à lui. Elle s’occupait de la maison etde l’école des filles.

Elle fut tirée de son désespoir par la sonnerie dutéléphone. Elle renifla, décrocha, ravalant ses larmes.

— C’est toi, chérie ?

C’était Iris, sa sœur aînée. Elle parlait toujours d’unevoix gaie et entraînante comme si elle était chargée d’annoncer les promotionsau supermarché. Iris Dupin, quarante-quatre ans, grande, brune, mince, auxlongs cheveux noirs qu’elle disposait comme un voile de mariée perpétuelle.Iris qui devait son prénom à la couleur des deux grands lacs d’un bleu intensequi lui servaient d’yeux. Quand elles étaient petites, on l’arrêtait dans larue. « Mon Dieu ! Mon Dieu ! » répétaient les gens en semirant dans le regard sombre, profond, ourlé de violet avec un minuscule éclatdoré. « C’est pas possible ! Viens voir, chéri ! Jamais vu desyeux comme ça ! » Iris se laissait contempler, jusqu’à ce que,satisfaite et repue, elle entraînât sa sœur par la main en sifflant entre sesdents « quels ploucs ! Z’ont jamais rien vu ! Faut voyager lesmecs ! Faut voyager ! ». Cette dernière phrase mettait Joséphineen joie, elle partait en hélicoptère, les bras grands ouverts, tournant surelle-même et hurlant de rire.

Iris, en son temps, avait lancé toutes les modes, accumulétous les diplômes, séduit tous les hommes. Iris ne vivait pas, Iris nerespirait pas, Iris régnait.

À vingt ans, elle était partie faire ses études auxÉtats-Unis, à New York. À l’université de Columbia, département cinéma. Elle yavait passé six ans, était sortie première ex aequo de sa promotion, avait



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