Je dois appartenir à un autre monde, pensait Joséphine enécoutant le bavardage mitraillette de sa sœur qui abordait maintenant le sujetde leur mère.

Un mardi sur deux, Iris recevait Madame mère à dîner et, cesoir-là, on se devait de choyer l’ancêtre. Bonheur et sourires étaient de règlepour ces dîners en famille. Inutile de dire qu’Antoine s’employait, avec unecertaine réussite, à les éviter et trouvait toujours une bonne excuse pours’absenter. Il ne supportait pas Philippe Dupin qui se croyait obligé de mettredes sous-titres quand il lui parlait – « la COB, la Commission des opérations de Bourse,Antoine » – ni Iris qui, lorsqu’elle s’adressait à lui, lui donnaitl’impression d’être un vieux chewing-gum collé sous la semelle de sesescarpins. « Et quand elle me dit bonjour, se plaignait-il, j’ail’impression qu’elle m’aspire dans son sourire pour me catapulter dans uneautre dimension ! » Iris, il est vrai, tenait Antoine en piètreestime. « Rappelle-moi où en est ton mari ? » était sa phrasefavorite, phrase qui faisait immanquablement bafouiller Joséphine :« Toujours rien, toujours rien. – Ah bon… Ça ne s’est donc pasarrangé ! soupirait Iris qui ajoutait : On se demande d’ailleurscomment ça pourrait s’arranger : tant de prétentions pour de si petitsmoyens ! » Tout est artificiel chez ma sœur, se dit Joséphine encoinçant le combiné contre son épaule, quand Iris éprouve un début de sympathieou un élan envers quelqu’un, elle consulte le Vidal, redoutant une maladie.

— Ça va pas ? T’as une drôle de voix…, demandaIris, ce matin-là.

— Je suis enrhumée…

— Dis donc, je me disais… Pour demain soir… Le dîneravec notre mère… Tu n’as pas oublié ?

— C’est demain soir ?

Elle avait complètement oublié.

— Enfin, ma chérie, où as-tu la tête ?

Si tu savais, pensa Joséphine, cherchant des yeux un Sopalinpour se moucher.



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