— Reviens dans ce siècle, lâche tes troubadours !Tu es trop distraite. Tu viens avec ton mari ou il a encore trouvé le moyen des’éclipser ?

Joséphine sourit tristement. Appelons ça comme ça, sedit-elle, s’éclipser, prendre l’air, s’évaporer, disparaître en fumée. Antoineétait en train de se transformer en gaz volatil.

— Il ne viendra pas…

— Bon, il faudra trouver une nouvelle excuse pour notremère. Tu sais qu’elle n’apprécie pas ses absences…

— Franchement, Iris, si tu savais ce que je m’entape !

— Tu es bien trop bonne avec lui ! Moi, ça faitlongtemps que je lui aurais claqué la porte au nez. Enfin… Tu es comme ça, onte changera pas, ma pauvre chérie.

La commisération, maintenant. Joséphine soupira. Depuisqu’elle était enfant, elle était Jo, la petite oie blanche, l’intellectuelle,un peu ingrate, à l’aise avec les thèses obscures, les mots compliqués, leslongues recherches en bibliothèque parmi d’autres bas-bleus mal attifés etboutonneux. Celle qui réussissait ses examens, mais ne savait pas dessiner untrait d’eye-liner. Celle qui se foulait la cheville en descendant l’escalierparce qu’elle était en train de lire La Théorie des climats deMontesquieu ou branchait le toasteur sous le robinet d’eau en écoutant, surFrance Culture, une émission traitant des cerisiers en fleur à Tokyo. Celle quigardait la lumière allumée tard dans la nuit, penchée sur ses copies, pendantque sa sœur aînée sortait et réussissait et créait et ensorcelait. Iris par-ci,Iris par-là, je pourrais en faire un air d’opéra !

Quand Joséphine avait été reçue à l’agrégation de lettresclassiques, sa mère lui avait demandé ce qu’elle comptait faire. « À quoicela va-t-il te mener, ma pauvre chérie ? À servir de cible dans un lycéede banlieue parisienne ? À te faire violer sur le couvercle d’unepoubelle ? » Et quand elle avait poursuivi, rédigeant sa thèse et desarticles qui paraissaient dans des revues spécialisées, elle n’avait rencontré



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