
Il passa devant la cuisine où sa femme épluchait des pommesde terre. Il ne voyait que son dos et nota une nouvelle fois qu’elles’alourdissait. Des bouées de gras s’accrochaient à ses hanches.
Quand ils avaient emménagé dans cet immeuble de banlieueproche de Paris, elle était longue et fine, sans bouées.
Quand ils avaient emménagé, les filles arrivaient à lahauteur de l’évier…
Quand ils avaient emménagé…
C’était un autre temps. Il soulevait son pull, plaçait sesmains sur ses seins et soupirait « chérie ! » jusqu’à ce qu’ellefléchisse et s’incline en tirant des deux mains sur le dessus-de-lit pour nepas le froisser. Le dimanche, elle faisait la cuisine. Les filles réclamaientdes couteaux « pour aider maman ! » ou le fond des casserolespour les « nettoyer avec la langue ». Ils les regardaient avecattendrissement. Tous les deux ou trois mois, ils les mesuraient etinscrivaient la taille de chacune au crayon noir sur le mur ; il y avaitplein de petits traits suivis des dates et des deux prénoms : Hortense etZoé. Chaque fois qu’il s’appuyait au chambranle de la porte de la cuisine, ilétait envahi d’une immense tristesse. Le sentiment d’un gâchis irrémédiable, lesouvenir d’un temps où la vie lui souriait. Cela ne lui arrivait jamais dans lachambre à coucher ou dans le salon, mais toujours dans cette pièce qui,autrefois, avait été une capsule de bonheur. Chaleureuse, tranquille, odorante.Les casseroles fumaient, les torchons séchaient sur la barre du four, lechocolat fondait au bain-marie et les filles décortiquaient des noix. Ellesbrandissaient un doigt couronné de chocolat, se dessinaient des moustachesqu’elles léchaient à coups de langue et la buée sur les vitres dessinait desfestons nacrés qui lui donnaient l’impression d’être le papa d’une familleesquimaude dans un igloo au pôle Nord.
Autrefois… Le bonheur avait été là, solide, rassurant.
Sur la table, gisait, ouvert, un livre de Georges Duby. Il
