
étagères de chemises, ses trois tiroirs de tee-shirts, chaussettes et caleçonsdans la grande valise rouge à roulettes intégrées, vestige de sa splendeurquand il travaillait chez Gunman & Co, le fabricant américain de fusils dechasse. Il était resté dix ans au poste de directeur commercial du secteurEurope, accompagnant ses riches clients qui allaient chasser en Afrique, enAsie, en Amérique, dans la brousse, la savane ou la pampa. Il y croyait alors,il croyait à l’image de cet homme blanc toujours bronzé, toujours en verve, quitrinquait avec ses clients, les hommes les plus riches de la planète. Il sefaisait appeler Tonio. Tonio Cortès. C’était plus mâle, plus responsablequ’Antoine. Il n’avait jamais aimé son prénom qu’il trouvait doux, efféminé. Ilfallait qu’il fasse le poids face à ces hommes-là : des industriels, deshommes politiques, des milliardaires oisifs, des fils de… Il faisait tinter sesglaçons en affichant un sourire débonnaire, écoutait leurs histoires, tendaitune oreille attentive à leurs doléances, opinait, tempérait, observait leballet des hommes et le ballet des femmes, le regard aigu des enfants, vieuxavant d’avoir eu le temps de grandir. Il se félicitait de fréquenter ce mondesans en faire partie vraiment. « Ah ! l’argent ne fait pas lebonheur », répétait-il souvent.
Il avait un excellent salaire, un triple mois à la fin del’année, une bonne mutuelle, des périodes de repos qui doublaient presque sesvacances. Il était heureux quand il rentrait à Courbevoie dans sa résidence,construite dans les années quatre-vingt-dix, pour une population de jeunescadres comme lui, qui n’avaient pas encore les moyens d’habiter dans Paris maisattendaient, de l’autre côté de la Seine, de pouvoir entrer dans les beauxquartiers de la capitale dont ils apercevaient les lumières, le soir. Un gâteaude néon scintillant qui les narguait au loin. L’immeuble avait mal vieilli,d’imperceptibles traînées de rouille coulant des balcons maculaient la façadeet l’orange éclatant des stores avait passé au soleil.