
Revenons à nos invités.
Le baron de Hautpertuis déjà nommé, élégant viveur parisien, le meilleur ami de l’excellent Chaville, chez lequel il vient tous les ans passer quelques jours à la belle saison. (Rappelons, pour mémoire, que le baron est aussi myope, à lui seul, que tout un wagon de bestiaux. Ce détail aura son importance par la suite.)
M. Dubenoît, maire de Montpaillard, et Mme Dubenoît son épouse.
M. Dubenoît n’a qu’une marotte, mais une bonne: la tranquillité de Montpaillard.
Depuis la fondation de Montpaillard (fin du XVIe siècle ou commencement du XVIIe, les historiens ne sont pas d’accord), les révolutions se sont succédé en France, des trônes ont croulé, des têtes de gens huppés tombèrent sous le couperet de la guillotine, des rois connurent le chemin de l’exil, les pires clameurs troublèrent la paix des rues dans bien des cités que de détestables excès allèrent jusqu’à ensanglanter Seule, la petite ville de Montpaillard demeura paisible malgré ces tourmentes.
– Depuis Henri IV, proclame M. Dubenoît avec une légitime fierté, oui, messieurs, depuis Henri IV à part les jours de marché, il n’y a jamais eu le moindre attroupement dans les rues de Montpaillard.
Et devant la mine admirative du baron, il insiste:
– Oui, monsieur de Hautpertuis, pas le moindre attroupement! Et tant que j’aurai l’honneur d’être le premier magistrat de Montpaillard, il continuera d’en être ainsi! J’aimerais mieux voir ma ville en cendres que la proie du désordre!
– Vous êtes bien radical, monsieur le maire, pour un conservateur!
C’est Me Guilloche qui lance cette réflexion assez naturelle.
Me Guilloche est un jeune et élégant avocat qui se trouve au nombre des invités.
– En matière d’ordre, mon cher Guilloche, on ne saurait jamais être trop intransigeant et si vous et votre parti essayiez jamais de troubler Montpaillard, vous me trouveriez sur votre chemin.
