
Et cette idée qu’un homme l’aimait dans l’ombre et que cet homme était désespéré la plongea dans la plus ineffable des extases.
Mais qui pouvait bien être ce ténébreux adorateur?
Elle chercha l’inconnu dans le monde de ses relations coutumières.
Un tel?
Chose?
Machin?
Non, aucun de ces trois-là.
Ni d’autres.
Toute frémissante d’espoir elle résolut d’attendre les événements.
Le lendemain, nouvelle lettre de la même provenance mystérieuse.
Le désespéré proclamait qu’il était de plus en plus désespéré, que son amour devenait de la folie, mais que, bien décidé à ne pas sortir de cette ombre à laquelle il avait fait allusion dans sa lettre de la veille, il continuerait à souffrir en silence.
La brûlante correspondance se perpétua dès lors à raison de deux ou trois lettres par semaine.
Le fond en restait toujours d’idolâtrie pure, mais la forme en changeait souvent: tantôt farouche désespérance, tantôt résolution d’énergie avec parfois même «volonté d’en finir, d’une façon ou d’une autre».
Puis, tout à coup, un beau jour un sombre jour plutôt, le facteur tant guetté n’apporta plus rien à notre héroïne que des journaux ou des catalogues de nos grandes maisons de nouveautés parisiennes.
Arabella attendit.
Des semaines passèrent.
Le mystérieux inconnu semblait s’être retiré dans la plus impénétrable des ombres.
– Rien pour moi? demandait, avec une angoisse qu’elle avait peine à dissimuler Arabella au facteur.
– Rien, mademoiselle, répondait invariablement l’humble fonctionnaire.
Que s’était-il passé? Quelle catastrophe avait brusquement interrompu cette délicieuse et troublante correspondance? Il était impossible que cet homme, que cet amant fougueux, que ce désespéré ait vu soudain s’éteindre sa flamme! Une flamme ne s’éteint pas sans raison! Une passion ne disparaît pas sans avoir été assouvie ou tout au moins sans avoir été découragée.
