
– C'est pas leurs loups. C'est les loups des Parisiens, des mascottes qui leur bouffent les troupeaux.
– Suis pas un Parisien.
– Tu t'occupes des loups.
– Je m'occupe des grizzlis. C'est ça, mon boulot, les grizzlis.
– Et Augustus?
– Différent. Respect dû aux vieillards, honneur aux faibles. Il n'a plus que moi.
Lawrence était peu doué pour parler, préférant se faire comprendre par signes, par sourires ou par moues, comme le font en experts les chasseurs ou les plongeurs condamnés à s'exprimer en silence. Débuter comme achever ses phrases le faisait souffrir, et il n'en livrait le plus souvent que des milieux tronqués, plus ou moins audibles, dans le clair espoir qu'un autre achève cette corvée pour lui. Soit qu'il ait cherché les solitudes glaciaires pour fuir le bavardage des hommes, soit que la fréquentation assidue des étendues arctiques lui ait ôté fe goût de la parole, la fonction décréant l'organe, il parlait tête baissée, protégé par sa frange blonde, et le moins souvent possible.
Camille, qui aimait dépenser des mots avec libéralité, avait eu de la peine à s'habituer à cette communication économe. De la peine en même temps que du soulagement. Elle avait beaucoup trop parlé ces dernières années, et pour rien encore, et elle s'en était écœurée elle-même. Aussi le silence et les sourires du grand Canadien lui offraient-ils une aire de repos inattendue qui la décrassait de ses anciennes habitudes, dont les deux plus emmerdantes avaient été sans conteste de raisonner et de convaincre. Il était impossible pour Camille d'abandonner l'univers si profondément distrayant du verbe, mais au moins avait-elle laissé pour mort tout le formidable appareil cérébral qu'elle avait mis jadis au service de la persuasion des autres. Il achevait de rouiller dans un coin de sa tête, monstre épuisé, désaffecté, perdant par lambeaux les rouages de ses arguments et les éclats de ses métaphores. Aujourd'hui, face à un gars tout en gestes muets, qui suivait sa route sans demander l'avis de personne et qui ne souhaitait à aucun prix qu'on lui commente l'existence, Camille soufflait et s'allégeait l'esprit, comme on vide un grenier d'épaves accumulées.
