
— Non. Ça peut être n’importe qui. Nous sommes en Asie. Les gens passent leur vie à changer de camp. On s’égorge et on se pardonne, quitte à se reégorger plus tard. Vous voulez un exemple de casse-tête. À la fin de la guerre, Jim Stanford a tout fait pour liquider les maquis du Kuomintang qui se baladaient sur la frontière thaï, entre la Birmanie, le Laos et la Chine. Eh bien, aujourd’hui, ces types-là sont payés par les Chinois de Formose, qui espèrent toujours envahir la Chine avant la fin du siècle, par ceux de Pékin, qui se disent qu’ils pourraient à peu de frais créer un bordel épouvantable le cas échéant en lâchant ces gars sur les villages thaïs de la montagne, et par le Gouvernement thaï lui-même, qui pense qu’en cas de coup dur chinois, ils feraient un premier barrage efficace. Qu’est-ce que vous en dites ?
Malko n’en disait rien. Le colonel continua sur sa lancée :
— Jim Stanford peut avoir été liquidé par les Thaïs parce qu’il en savait trop ; par les Chinois cocos parce qu’il était le seul Blanc à avoir la confiance de certains Chinois milliardaires de Singapour ; par ceux du Kuomintang pour une obscure raison de jalousie ou tout simplement par un marchand de soie concurrent.
— Un concurrent n’aurait pas été tuer la sœur de Jim aux U.S.A., souligna Malko.
— D’accord, d’accord, concéda White. Éliminons la concurrence, cela vous laisse assez d’hypothèses.
— Et si je demandais, par votre entremise, l’aide des services de la rue Plœnchitr ? proposa Malko.
Il crut que le colonel allait avaler sa cigarette.
— Et pourquoi pas les diseuses de bonne aventure du Wat Phra Kéo
Malko remit ses lunettes d’un geste sec :
— Enfin, il n’y a personne qui pourrait m’aider à y voir un peu clair ?
White le regarda avec un mélange de commisération et d’exaspération, et fit :
— En tout cas, pas les barbouzes de la rue Plœnchitr.
