
Juliette faillit mourir sur place.
Horace ne lui avait pas parlé de ces quatre premières lettres.
Un courant d'air fit claquer une fenêtre. L'une des vitres se brisa sans tomber. Un oiseau se posa et aperçut furtivement Juliette à travers le verre fêlé qui fractionnait son image.
Comment Horace avait-il pu lui dissimuler un événement si contrariant, répété trois autres fois ? Aussitôt, Juliette s'alarma ; car le ton de ce courrier était celui d'une jouisseuse qui connaissait l'art d'agacer les nerfs d'un homme. Horace ne pouvait pas prétendre que ces lettres étaient celles d'un brouillon d'amoureuse.
Juliette ne pensait pas qu'il y eût la moindre honnêteté dans cette déclaration qui présentait toutes les apparences d'une habileté. Affirmer que l'on ne veut rien pour tout obtenir, s'occuper de mériter un homme plutôt que de le croquer, tout cela sentait la manœuvre retorse.
Pourtant, les habiletés de l'Inconnue tenaient à son absence de calcul, d'une sincérité à peine croyable. Son cœur était fait d'une seule coulée. Mais Juliette était de celles qui n'imaginent pas la puissance effrayante de la candeur. Aimer pour aimer, sans avoir le dessein de posséder, était inaccessible à sa jugeote de fille simple élevée dans des idées sans poésie. Quand on lui parlait de sentiments un brin sérieux, elle pensait aussitôt liste de mariage, conseils liturgiques, acte notarié et compte commun. Engoncée dans des rêves exigus, Juliette méconnaissait les sentiments démesurés. Elle ignorait que la pureté est pire que le vice, que l'amour a des excès, des déchaînements incalculables que la haine ne permet pas.
Remuée jusqu'au tréfonds, Juliette s'inquiéta vraiment qu'Horace lui eût caché cette tentative crispante de sabotage de leur famille ; car c'est bien ainsi qu'elle prit cette lettre.
