Affolée, elle pensa qu'Horace avait dû préférer attendre que l'Inconnue se découvrît pour voir si elle était jolie. C'était donc qu'il y avait en lui suffisamment de disponibilité pour qu'une autre femme pût l'intéresser, un interstice devenu une béance ; cette idée l'anéantit. Ses trente-cinq ans lui semblèrent tout à coup un siècle. Aussitôt Juliette songea à prendre rendez-vous chez son coiffeur pour vérifier sa couleur. Ses mèches rousses - du feu pur - étaient-elles trop dures ?

Un second courant d'air fit à nouveau claquer la fenêtre ; le verre fêlé vola en éclats, sans qu'elle s'en rendît compte.

Relisant la lettre - qui n'était pas manuscrite, - Juliette devina que l'Inconnue était très certainement élève d'une classe préparatoire, de khâgne ou d'hypokhâgne. Son style paraissait trop fignolé pour être celui d'une non-bachelière. Elle eut également la certitude que l'effrontée était pensionnaire à Blaise Pascal puisqu'elle avouait roupiller non loin d'Horace. Ce double constat l'inquiéta (elle pensa à commander une manucure chez sa coiffeuse). Sa rivale évoluait donc autour d'elle, ondoyait peut-être parmi les siens et savait où dénicher son mari. Peut-être était-elle en train de le pister à l'instant même. Les fenêtres des chambres des pensionnaires ouvraient toutes sur l'appartement de fonction du proviseur ; leur vue sur l'intimité de sa famille était plongeante.

Juliette ne se doutait pas que l'Inconnue avait dit vrai, avec trop d'honnêteté pour être crédible. La seule adversaire qu'elle eût à redouter était elle-même. Afin de ne pas transformer cette pensionnaire en rivale déclarée, il suffisait qu'elle cessât d'administrer leur mariage comme une affaire sans risque. Mais qui donc était légitime pour estimer qu'Horace avait ou non son compte de bonheur ? N'était-elle pas la mieux placée ?



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