Oui, j'aime votre Horace, autant qu'une femme peut adorer un homme, soyez-en certaine ; mais je l'aime assez pour vous le confier, à vous qui savez le rendre heureux, et qui croyez le bonheur concevable sur la durée d'une vie. Ma passion est si entière, si joyeuse, qu'elle m'autorise à donner sans rien prendre. Je ne suis pas de celles qui se satisferaient de séduire votre mari pour le laisser désemparé. Mes avances - si je les risquais - viendraient troubler sa quiétude. Le prix du renoncement est élevé ; mais celui de son désarroi - s'il vous quittait - le serait plus encore. Je le sais serein à vos côtés. Je ne le veux pas déchiré. Son contentement actuel fait le mien. N'ayez donc pas peur.

Je continuerai à écrire à Horace sans me nommer, à vivre près de lui, à savourer de dormir non loin de ses rêves, sans qu'il puisse jamais m'identifier. Mon regard et mes mots l'accompagneront, dans un retrait constant qui, pour le moment, constitue tout mon bonheur.

Sachez seulement que si votre amour virait à la monotonie, alors je n'aurais de cesse de vous le prendre ; car Horace mérite de vivre un chef-d'œuvre avec une femme, aussi fugitif soit-il. Son âme est faite pour la perfection d'une liaison romanesque, même si elle ne devait durer qu'un jour. Si je le voyais désemparé, ou seulement mécontent de vous, vous trouveriez en moi la plus dure des rivales. Naturellement, ma vigilance ne se terminera qu'avec ma mort, ce qui nous laisse du temps.

Soyez digne de lui, je vous le confie.

Il ne tient qu'à vous de faire durer le rôle que je vous donne.

N. B. Je vous enverrai la copie de toutes les lettres que je lui écrirai, afin de rester irréprochable, transparente, vis-à-vis de vous. Vous trouverez, sous ce pli, les quatre premières qu'il a déjà reçues. Peut-être vous les a-t-il montrées. Tout manquement à l'honnêteté me paraît un crime contre l'amour, ou du moins une faute qui, nécessairement, en annonce d'autres. Mais je veux croire qu'il aura eu la probité de vous les signaler.



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