
Arrivée au terme de cet effrayant courrier, Juliette subit alors un accès de colère, surdosé en fiel. De quel droit cette impudente lui confiait-elleson propre mari ? Comment osait-elle écrire, il ne tient qu'à vous de faire durer le rôle que je vous donne ? Pour qui cette gamine se prenait-elle ? À présent, elle s'octroyait le pouvoir de lui donner son propre rôle ! Tant de suffisance l'acculait à une nervosité qui ne pouvait que la desservir.
Sifflant un scotch, Juliette se cramponna à un fauteuil en se jurant de ne pas tomber dans le piège tendu. En aucun cas elle ne devait se faire le tort d'être querelleuse avec Horace. Elle se promit bien de ne pas évoquer cette correspondance lorsqu'il rentrerait.
Un quart d'heure les séparait encore de cette épreuve.
Pour mieux patienter, Juliette se lança alors dans la lecture des quatre lettres qu'Horace avait déjà reçues et, peu à peu, inaugura de nouveaux sentiments, tous inconfortables. Dans un style direct, sans afféterie, il n'était question que de la beauté flagrante de son mari, des défauts succulents que sa rivale lui trouvait. La gourgandine s'émerveillait de ses faiblesses masculines. Naturellement, l'Inconnue devinait Horace chagriné derrière sa gaieté volontaire, à vif sous sa cuirasse d'ironie. Les salades habituelles, celles qui marchent, qui retiennent depuis toujours l'attention des hommes et des femmes en chasse.
De toute évidence, cette élève n'avait pas pour son mari ce goût frivole, fils de la sensualité et du badinage, que les adolescentes nomment trop vite passion ou amour.Il entrait dans ses sentiments une innocence qui finit par troubler Juliette. Au fil des ans, cette femme trop mariée avait oublié que son cœur, autrefois, avait éprouvé des émotions semblables, belles de simplicité, inflexibles. À présent, son mariage ne nourrissait plus ni son âme ni son corps ; elle s'attardait à cette table desservie, lire ces pages, c'était pour elle rouvrir sa propre mémoire, revisiter une intensité qui l'avait quittée. Juliette s'avoua même que l'Inconnue aimait avec une générosité qui dépassait celle de ses premiers émois, trop teintés d'amour-propre pour être aussi purs.
