
Alors, Juliette se prit de haine pour cette fille.
Elle se sentait disqualifiée par tant d'élévation, laminée par cette grâce excessive, comme si son pauvre amour, imparfait, humain, trop humain, avait été dévalué par ces lettres abominables de beauté.
Le bruit des pas d'Horace résonna dans le hall ; il venait de rentrer. Sa physionomie était celle d'un homme accablé de pensées, contrarié d'exister.
Juliette était résolue à ne rien dire.
2
Embarrassé, Horace replia sa silhouette fatiguée sur le canapé mou et se servit un scotch. Il ne supportait plus l'astreinte d'une chaise. Chaque soir, ce dandy gourmé se déchargeait de ses lassitudes en vidant un verre du bout des lèvres. Bien qu'il eût le cœur à gauche, Horace présentait un physique de droite. Des cheveux domestiqués, une mise perpétuellement crispée, de la netteté dans les yeux ; ses élans étaient toujours contraints. Épris de pagaille, vivant à la lisière des grandes folies, Horace faisait régner sur sa personne un ordre tatillon.
D'un geste qui sentait l'effort, il sortit de la poche de sa veste quatre lettres qu'il déposa sur la table. Juliette ravala son haleine et faillit s'absenter dans un malaise. Machinalement, elle se rattrapa à son collier de perles qu'elle besogna comme un chapelet. Recouvert de gêne, Horace lui signifia alors d'un signe de la tête qu'elle pouvait lire les lettres ; ce qu'elle fit, en se composant un maintien dégagé.
Ni l'un ni l'autre n'avaient remarqué la vitre cassée dont le verre gisait sur le sol, telle une flaque gelée en miettes. Quelque chose s'était brisé entre eux, et ils ne s'en apercevaient pas.
