
Le lendemain après-midi, la jeune fille ne s'était pas cachée sous les draps; c'est assise dans son lit qu'elle attendait l'infirmière. Elle avait meilleure mine que la veille et lui lança un «Bonjour!» jovial.
Françoise prit sa température. «37. Elle est guérie. Ce n'était qu'un accès de fièvre passager.»
– 39, dit-elle.
– Est-ce possible? Je me sens très bien, pourtant.
– C'est souvent le cas quand on est fébrile.
– Le Capitaine m'a dit que je risquais une pleurésie.
– Il n'aurait pas dû vous le dire.
– Au contraire, il a bien fait! Je suis ravie de la gravité de mon état, d'autant que je n'en souffre pas: tous les avantages de la maladie sans les inconvénients. Une visite quotidienne d'une fille aussi sympathique que vous, je ne pouvais pas rêver mieux.
– Je ne sais pas si je suis sympathique.
– Vous êtes forcément quelqu'un de bien puisque vous êtes là. Ici, à part mon tuteur, personne ne vient me voir. Personne n'en a le courage. Le pire, c'est que je comprends ces lâches: à leur place, j'aurais une peur atroce.
La visiteuse brûlait de demander pourquoi, mais elle craignait que les murs aient des oreilles.
– Vous, c'est différent. Dans votre métier, vous êtes habituée à ce genre de spectacles.
Exaspérée de ne pouvoir poser de questions, la jeune femme se mit à ranger ses seringues.
– J'aime que vous vous appeliez Françoise. Cela vous va à merveille: c'est beau et c'est sérieux.
Un instant stupéfaite, l'infirmière éclata de rire.
– C'est vrai! Pourquoi riez-vous? Vous êtes belle et sérieuse.
– Ah.
– Quel âge avez-vous? Oui, je sais, je suis indiscrète. Il ne faut pas m'en vouloir, je ne connais pas les usages du monde.
– Trente ans.
– Vous êtes mariée?
– Célibataire et sans enfant. Vous êtes bien curieuse, mademoiselle.
– Appelez-moi Hazel. Oui, je suis dévorée de curiosité. Il y a de quoi. Vous n'avez pas idée de ma solitude ici, depuis cinq ans. Vous n'avez aucune idée de la joie que j'éprouve à vous parler. Avez-vous lu Le Comte de Monte-Cristo?
