– Non! Quelle vie simple et belle vous avez!

– J'aime bien cette vie, en effet. J'aime mon métier, surtout.

– Quel est votre désir le plus cher?

– Un jour, j'aimerais prendre le train jusqu'à Cherbourg. Là, je monterais dans un grand paquebot qui m'emmènerait très loin.

– C'est drôle. J'ai vécu le contraire de votre rêve. Quand j'avais douze ans, un grand paquebot qui venait de New York m'a amenée à Cherbourg avec mes parents. De là, nous avons pris le train pour Paris. Puis pour Varsovie.

– Varsovie… New York…, répéta Françoise, éberluée.

– Mon père était polonais, il avait émigré à New York, où il est devenu un riche homme d'affaires. A la fin du siècle dernier, il a rencontré à Paris une jeune Française qu'il a épousée: ma mère, qui alla vivre avec lui à New York où je suis née.

– Vous avez donc trois nationalités! C'est extraordinaire.

– J'en ai deux. Il est vrai que, depuis 1918, je pourrais à nouveau être polonaise. Mais depuis un certain bombardement de 1918, je ne suis plus rien.

La visiteuse se rappela qu'il fallait éviter de parler de ce bombardement fatal.

– Ma vie, pourtant courte, a été l'histoire de ma déchéance perpétuelle. Jusqu'à mes douze ans, j'ai été Hazel Engiert, petite princesse de New York. En 1912, l 'affaire de mon père a fait faillite. Nous avons traversé l'Atlantique avec le peu qui nous restait. Papa espérait retrouver la propriété de sa famille, non loin de Varsovie: il n'en restait plus qu'une ferme misérable. Ma mère a proposé alors de retourner à Paris, supposant que l'existence y serait plus facile. Elle n'y a pas trouvé d'autre emploi que celui de blanchisseuse. Mon père, lui, se mit à boire. Et puis il y eut 1914, et mes pauvres parents comprirent qu'ils auraient été mieux inspirés de rester aux Etats-Unis. Comme ils manquaient de sens historique à un point terrifiant, ils finirent par prendre la décision d'y retourner – en 1918! Cette fois, ce fut en carriole que nous prîmes la direction de Cherbourg. Sur une route presque déserte, nous étions une proie provocante pour tout bombardement aérien. Je me suis réveillée orpheline, sur une civière.



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