Il est le Maître.

Il lui semble qu'il peut tout. Il a, comme il l'a dit à ses soldats, coupé ou dispersé une armée de cent mille hommes commandée par les empereurs de Russie et d'Autriche. Et le roi de Prusse n'a évité d'être étrillé que parce que la victoire d'Austerlitz l'a convaincu qu'il valait mieux se soumettre sans combattre.

Napoléon est le Maître.

Il a reçu Talleyrand au château de Schönbrunn. Le ministre des Relations extérieures est venu apporter les actes du traité de Presbourg qui chasse l'Autriche d'Allemagne et sanctionne sa défaite.

- Sire, a dit Talleyrand de sa voix aiguë, tout ce que la conquête vous a donné vous appartient, mais vous êtes généreux.

En consultant les clauses du traité, Napoléon a constaté que Talleyrand a, de sa propre initiative, diminué les contributions financières qu'il avait exigées de Vienne.

- Vous m'avez fait, à Presbourg, monsieur de Talleyrand, un traité qui me gêne beaucoup, a lancé Napoléon en jetant le texte du traité sur le sol.

Il est le Maître, voilà ce que Talleyrand aurait dû comprendre. Le ministre, comme souvent, s'est dérobé derrière sa politesse, sa rouerie, ses flatteries, ses arguments.

- Je jouis de l'idée, a-t-il dit, que cette dernière victoire de Votre Majesté la met en état d'assurer le repos de l'Europe et de garantir le monde civilisé contre les invasions des Barbares.

Napoléon a écouté tout en regardant le feu qui, dans les grandes cheminées de Schönbrunn, éclaire les boiseries et les immenses tapisseries.

- Votre Majesté peut maintenant briser la monarchie autrichienne, a repris Talleyrand. Ou la relever. Une fois brisée, il ne serait pas au pouvoir de Votre Majesté d'en rassembler les débris épars et d'en recomposer une seule masse. Or, l'existence de cette masse est nécessaire. Elle est indispensable au salut futur des nations civilisées. Elle est contre les Barbares un boulevard suffisant, comme elle est un boulevard nécessaire.



6 из 414