
Napoléon se rappelait dans les moindres détails la description de la Liamone aux flots tumultueux.
Letizia Bonaparte avait voulu traverser la rivière à gué, mais le cheval avait perdu pied, emporté par le courant. Charles Bonaparte s'était jeté à l'eau pour secourir sa femme enceinte et son fils Joseph, mais Letizia avait réussi à dompter la monture et à la diriger vers l'autre rive.
Que pouvaient savoir les Français, l'abbé Chardon, les élèves du collège d'Autun, de ces Corses, de la Corse, eux qui ignoraient la rumeur de la mer, l'intimité des ruelles bordant le port et la couleur ocre de la forteresse d'Ajaccio dominant la baie ?
Napoléon pensait à ses courses, aux combats qu'il livrait face à d'autres enfants, comme lui du Sud, parlant comme lui cette langue expressive, chaleureuse, parfois se moquant de lui, de sa tenue négligée.
Napoleone di mezza calzetta
Fa l'amore a Giacominetta
« Napoléon demi-chaussettes
Fait l'amour à Jacquelinette »
Il se jetait sur eux, il entraînait la petite fille, camarade de classe, à l'école des sœurs béguines où il apprenait l'italien.
Plus tard, à huit ans, il arpenterait avec elle les quais du port. Mais il était déjà loin d'elle. Il étudiait l'arithmétique, il se retirait dans une cabane de planches construite à l'arrière de la maison. Il calculait seul, seul toute la journée, puis il sortait le soir, dépenaillé, indifférent, rêveur.
Ne rien dire de tout cela. Le garder pour soi.
Apprendre le français.
Ils défilaient, ils paradaient, les soldats du roi vainqueur, dans les rues d'Ajaccio, dans cette ville qui vibrait encore des luttes récentes, des oppositions entre les clans, entre ceux qui avaient choisi Pascal Paoli réfugié en Angleterre et ceux qui avaient rejoint les Français.
L'enfant savait bien que son père, Charles Bonaparte, était de ces derniers.
