
Le gouverneur de Corse, M. de Marbeuf, était le bienvenu à la maison rue Saint-Charles, vieux séducteur attiré peut-être aussi par la beauté de Letizia.
Charles Bonaparte, de famille à quatre quartiers de noblesse attestés par les généalogistes de Toscane, d'où les ancêtres étaient originaires, avait conquis le gouverneur, qui cherchait des appuis parmi les notables prêts à se rallier à la France.
Charles avait joué cette carte. Il le fallait bien, pour obtenir charges, rentes, subsides.
Il avait été élu le 8 juin 1777 député de la noblesse, délégué aux états généraux de Corse à Versailles. Il était rentré à Ajaccio ébloui par la puissance du royaume de France, ses villes, ses palais, son organisation et ce nouveau souverain débonnaire, Louis XVI. Il avait été solliciteur, quémandeur, cherchant à obtenir des bourses pour ses fils, l'aîné, Joseph, promis à l'état ecclésiastique, Napoléon à la carrière des armes.
L'enfant de huit ans, dans la maison ajaccienne, a écouté.
Il suit les défilés dans les rues d'Ajaccio. Il est fasciné par ces officiers de belle prestance en uniforme bleu et blanc. Il dessine des soldats, il range ses figurines en ordre de bataille. Il joue à la guerre. Il est un enfant du Sud qui court les rues, grimpe jusqu'à la citadelle, se roule dans la terre, conduit une bande de garnements, s'expose à la pluie parce qu'un futur soldat doit être endurant. Il change son pain blanc contre le pain bis d'un troupier parce qu'il faut s'accoutumer à l'ordinaire des régiments.
Quand il apprend que son père a obtenu une bourse pour lui et pour Joseph, qu'ils vont tous deux étudier au collège d'Autun, où Joseph demeurera puisqu'il est destiné à l'Église, et que lui rejoindra, dès qu'il saura le français, une École Royale Militaire, il est à la fois tremblant d'enthousiasme et déchiré à l'idée de quitter sa mère, sa famille, sa maison, sa ville.
