Bonaparte a écouté le principal, le visage tendu, les yeux fixes.

Dès que le père Berton s'est éloigné, il se dirige vers ses camarades, les interpelle, parlemente. Et plusieurs jours durant lui qui se tient habituellement à l'écart fait le siège des élèves. Puis il cesse. Il a obtenu ce qu'il voulait, que deux d'entre eux lui cèdent leur part de terrain.

On le voit alors, au fil des semaines, à chaque occasion, aménager son territoire, le transformer en citadelle. Il plante des piquets, érige une palissade, retourne la terre afin d'y enraciner des arbrisseaux. Il se construit ainsi un enclos, son « île », bientôt véritable ermitage, comme on l'appelle, où il passe son temps seul, à lire, s'y retirant au moment des récréations, y méditant.

Là, l'été, à l'ombre de sa tonnelle, il peut se laisser aller à la nostalgie. Même à la belle saison, la Champagne est triste et monotone, le ciel voilé, sans que jamais apparaisse le bleu intense du Sud, immaculé.

Il se souvient de sa cabane de planches derrière la maison familiale.

« Être privé de sa chambre natale et du jardin qu'on a parcouru dans son enfance, n'avoir pas l'habitation paternelle, c'est n'avoir point de patrie », ose-t-il confier un jour.

Faiblesse d'un instant. Ceux des élèves qui approchent son « île », ce lieu de retrait, sont repoussés à coups de poing et de pied, quel que soit leur nombre. Et la rage et la détermination de Bonaparte sont telles qu'ils reculent, acceptant qu'il se soit ainsi taillé un « royaume » à part.

« Mes camarades ne m'aiment guère », dira-t-il.

Ils le haïssent même, parce qu'il est fier et hargneux, hautain et solitaire, différent.

On le lui fait payer.

Le supérieur a organisé les élèves en un bataillon composé de plusieurs compagnies. On fait l'exercice. On s'aligne, on défile. Chaque compagnie a pour capitaine l'un de ses élèves choisi pour ses résultats scolaires.



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