
Bonaparte rêvait de mer et de navires. D'autres nobles corses servaient sur les bâtiments de Sa Majesté. Pourquoi pas lui ? Il pourrait revoir le ciel méditerranéen, croiser des côtes de Provence à la Corse.
M. de Keralio fut satisfait de l'entretien. Le jeune homme était méritant, brillant en mathématiques, « de bonne constitution, de santé excellente, de taille de quatre pieds, dix pouces, dix lignes1 », mais faible dans les exercices d'agrément et en latin.
M. de Keralio prit la décision d'envoyer Napoléon Bonaparte le plus rapidement possible à l'École Militaire de Paris, dans la compagnie des cadets gentilshommes où entraient les meilleurs boursiers des écoles militaires. Puis il pourrait rejoindre Toulon.
Bonaparte écoute, exulte sans que l'un de ses traits tressaille. Il n'a plus que quelques mois à passer à Brienne. Il marche à grands pas vers son ermitage. Il s'y calme. L'avenir semble ouvert comme la mer.
Mais quelques mois suffisent pour que l'espoir se brise, et l'adolescent se ferme. Keralio a été remplacé en juin 1783 par un autre inspecteur, Reynaud des Monts, qui juge Bonaparte trop jeune pour l'École Militaire de Paris, qui rejette le choix de la marine et l'oriente vers l'artillerie, l'arme savante destinée à des élèves qui, comme Bonaparte, excellent en mathématiques. Mais de toute manière, selon le nouvel inspecteur, il est trop tôt pour quitter Brienne : ce Napoleone Buonaparte n'a encore passé que quatre ans et quatre mois à l'école. Qu'il patiente !
Colère, amertume à nouveau. Bonaparte se retire dans son ermitage. L'école de Brienne ne peut plus rien lui apprendre. Il n'y suit plus, d'ailleurs, que les classes de mathématiques. Il se désintéresse du latin. Il connaît toutes les autres matières. Il lit, il ronge son frein, refusant de participer à la vie de l'école.
Quand, le 25 août 1784, le jour de la Saint-Louis, les élèves célèbrent « Louis XVI, Notre Père », il ne se mêle pas aux cortèges. On chante dans les corridors. On fait exploser des pétards, selon la tradition.
