Et pourtant, les traits sont tirés, le teint jaune. Charles Bonaparte, qui vient de conduire à Saint-Cyr sa fille Marianna Élisa ainsi que deux cousines, se plaint de sa santé. Il explique à son fils qu'il vomit tout ce qu'il avale et que ses douleurs d'estomac sont de plus en plus aiguës.

Bonaparte écoute, son frère Lucien l'observe et s'étonne de cette absence de démonstrations de tendresse ou d'émotion.

Mais quand Bonaparte apprend que Joseph, son aîné, a décidé de quitter le collège d'Autun, de choisir lui aussi la carrière des armes, il argumente avec l'autorité d'un chef de famille, sûr de lui, comme si la maladie de son père le poussait aussitôt à assumer ce rôle.

L'entrevue dure peu. Lucien reste à Brienne. Bonaparte le surveillera, le guidera. Charles Bonaparte se rend à Paris et annonce qu'il repassera par Brienne à son voyage de retour vers la Corse.

Bonaparte l'accompagne jusqu'à leur voiture.

Lorsque les chevaux s'ébranlent, il se tourne avec brusquerie vers Lucien, lui parle sur le ton d'un maître.

Il a quinze ans. Il a déjà changé de rôle.

Le 25 juin, il prend la plume.

L'écriture est penchée, les fautes nombreuses, mais l'expression claire, la pensée forte. C'est un adulte de quinze ans qui s'exprime en s'adressant à son oncle Fesch. Il juge les uns et les autres, son frère cadet Lucien - qu'on nomme, parce que cadet, le Chevalier -, son aîné, Joseph. Chaque phrase indique un homme qui plie ses sentiments à sa raison.

Un homme - quinze ans à peine ! - qui pense par lui-même, forge seul son jugement. Il s'est construit une pensée personnelle en s'opposant à ceux qui l'entouraient. L'enfant qui a dû se défendre, se fermer pour ne pas se dissoudre dans la nostalgie, la tristesse, ou se fondre parmi les autres, est devenu une personne autonome, indépendante, sachant analyser et trancher, conclure.



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