
Et pourtant, à la fin de ce mois-là, une nouvelle frappe Napoléon Bonaparte comme la foudre. Son père, Charles Bonaparte, est mort le 24 février 1785 à Montpellier. Il avait trente-neuf ans.
La douleur violente se lit sur le visage de l'adolescent. Ses traits se creusent. Il savait son père malade, mais le vide est là, devant lui, et Bonaparte se tient sur le bord, près de basculer.
Le directeur des études, Valfort, qui vient de lui annoncer la nouvelle, l'invite, comme c'est l'usage, à se retirer à l'infirmerie afin d'y pleurer et d'y prier, de se soumettre à la souffrance que le destin lui impose. Bonaparte reste un instant silencieux, puis il répond d'une voix sourde qu'un homme doit savoir souffrir. C'est aux femmes de pleurer. Il demande donc à reprendre sa place, comme si rien ne s'était produit. Le chagrin est une affaire personnelle. « Je ne suis pas venu jusqu'à cette heure sans avoir songé à la mort, dit-il. J'y accoutume mon âme comme à la vie. »
Et cependant sa peine est extrême.
Il apprend comment son père avait subi durant ces derniers mois les assauts de plus en plus cruels de la maladie. Des vomissements, des douleurs intolérables à l'estomac, l'impossibilité de s'alimenter.
En compagnie de Joseph, son fils aîné, Charles Bonaparte avait voulu gagner Paris pour s'y faire à nouveau examiner par le médecin de la reine, le docteur Lasonne. Mais le navire, dès qu'il a quitté la Corse, au mois de novembre 1784, a essuyé une tempête et a été rejeté vers Calvi, où il a fait escale, et il n'a abordé les côtes de Provence qu'après un nouveau et brutal coup de vent.
À Aix, Charles Bonaparte a retrouvé son beau-frère, le séminariste Fesch.
Les souffrances sont si vives qu'un médecin, le professeur Turnatori, conseille à Charles Bonaparte de se rendre à Montpellier où exercent des médecins renommés, La Mure, de Sabatier, Barthez.
Mais il est trop tard. À Montpellier, Charles Bonaparte s'affaiblit d'heure en heure.
