
Il rédige deux lettres, à la fin du mois de mars. L'une à l'oncle de son père, l'archidiacre d'Ajaccio, Lucien, dont on dit dans la famille Bonaparte qu'il entasse son argent dans une bourse placée sous son oreiller, l'autre à sa mère.
Ces lettres, il doit les soumettre, selon la règle, aux officiers de l'école chargés de lire toutes les correspondances et, si besoin est, de les corriger. Il masque donc autant qu'il le peut ses sentiments.
Celle du 23 mars, adressée à l'oncle archidiacre, laisse cependant trembler, sous le style maîtrisé, la douleur du fils :
« Mon cher oncle,
« Il serait inutile de vous exprimer combien j'ai été sensible au malheur qui vient de nous arriver. Nous avons perdu en lui un père, et Dieu sait quel était ce père, sa tendresse, son attachement pour nous ! Hélas ! Tout nous désignait en lui le soutien de notre jeunesse ! Vous avez perdu en lui un neveu obéissant, reconnaissant... La patrie, j'ose même le dire, a perdu par sa mort un citoyen éclairé et désintéressé... Et cependant le ciel le fait mourir, en quel endroit ? À cent lieues de son pays, dans une contrée étrangère, indifférente à son existence, éloigné de tout ce qu'il avait de plus précieux. Un fils, il est vrai, l'a assisté dans ce moment terrible, ce doit être pour lui une consolation bien grande, mais certainement pas comparable à la triple joie qu'il aurait éprouvée s'il avait terminé sa carrière dans sa maison, près de son épouse et de toute sa famille. Mais l'Être Suprême ne l'a pas ainsi permis. Sa volonté est immuable. Lui seul peut nous consoler. Hélas ! Du moins, s'il nous a privés de ce que nous avions de plus cher, il nous a encore laissé des personnes qui seules peuvent le remplacer. Daignez donc nous tenir lieu du père que nous avons perdu. Notre attachement, notre reconnaissance sera proportionnelle à un service si grand.
