
Elle rit. Sait-il qu'on dit aussi que les deux consuls, Cambacérès et Lebrun, sont comme les deux bras d'un fauteuil dans lequel il est assis ?
Elle voudrait l'entraîner dans leur chambre, mais il l'abandonne. Il lui faut réfléchir.
Dans son cabinet de travail, il lit les rapports de police. L'opinion lui est favorable. Dans un théâtre où l'un des acteurs déclame, à propos d'un personnage de la pièce : « Par son courage, de la mort et du pillage il nous a tous préservés », les spectateurs se sont levés et ont applaudi longuement, certains criant : « Vive le Premier consul ! »
Il doit à tout prix préserver, entretenir ce sentiment de l'opinion.
Un matin, alors qu'il rentre un peu grisé par les acclamations qui ont accompagné sa longue cavalcade dans les rues de Paris, Roederer lui a dit d'un ton précautionneux : « Les acclamations que vous avez entendues ne sont rien en comparaison de celles qu'a excitées La Fayette en 1789 et 1790. »
Et quelques mois plus tard, La Fayette était contraint de s'exiler.
Il faut toujours consolider une victoire.
Le 16 janvier 1800, il convoque un Conseil secret. Il faut parler des journaux, dit-il. Ils font l'opinion de milliers de personnes.
« Qu'est-ce qu'un journal ? Un club diffus. Un journal agit sur ses abonnés à la manière d'un harangueur de club sur son auditoire. »
À quoi servirait d'interdire les discours, qui ne touchent que quelques centaines de personnes, si on laisse circuler les quotidiens, qui en influencent cent fois plus ? Il faut donc supprimer les journaux indociles. Il faut que les rédacteurs soient « des hommes attachés ». Le Conseil approuve, rédige un décret qui supprime soixante journaux sur soixante-treize.
En sortant, il prend le bras de Bourrienne, et murmure : « Si je lâche la bride à la presse, je ne resterai pas trois mois au pouvoir ! »
Quel aurait été, dès lors, le sens de toutes les batailles qu'il a menées ? À quoi eût servi de vaincre ?
