
Il n'ignore pas que, chaque jour, Joséphine reçoit des parents d'émigrés qui veulent obtenir leur radiation de la liste d'émigration. Il connaît les démarches qu'elle entreprend auprès des ministères. Elle tisse pour lui cette toile qui s'étend loin, aux familles de Montmorency, Ségur, Clermont-Tonnerre. Qu'elle continue donc de les accueillir chaque matin dans son salon. Qu'on dise d'elle qu'elle est royaliste ? Qu'importe ! Il tient les rênes du pays. Et il ne craint pas les critiques des « anarchistes », des « exclusifs », ces jacobins irréductibles. Leur heure est passée, pense-t-il. La France a connu le Comité de salut public, les Enragés et Robespierre. La menace jacobine, s'il a été bon de temps à autre de la brandir encore, n'est qu'un épouvantail.
Le péril royaliste est plus sérieux.
Les chouans se battent encore en Vendée. Il leur promet l'amnistie s'ils déposent les armes. Il laisse célébrer les messes le dimanche, jour qui pourtant est effacé des calendriers, puisque le décadi le remplace. Que faire avec les royalistes, sinon comme avec les autres hommes ? Les séduire, les acheter, les menacer et les réduire.
Lorsque Talleyrand, à la mi-décembre, lui annonce qu'Hyde de Neuville, un royaliste qui demeure à Paris, et Fortuné d'Andigné, un des chefs chouans, souhaiteraient le rencontrer, pourquoi hésiter à les recevoir ?
Talleyrand introduit les deux hommes, avec sa politesse d'Ancien Régime. Napoléon est courtois et compréhensif.
Il lit, dans les yeux de D'Andigné et de Neuville, l'étonnement. Les deux royalistes ont l'allure soignée d'aristocrates et il a, à dessein, choisi une tenue négligée, une tunique de couleur verdâtre. Mais, en quelques minutes, il impose son ironie mordante, son cynisme.
