
Napoléon ne manifeste aucune joie, comme si, dans la tâche qui est la sienne, il savait qu'il n'y a pas de fin.
Il doit organiser l'administration des départements, recevoir un matin les banquiers, obtenir d'eux un prêt de trois millions. Il doit reprendre en main les armées, flatter les généraux, surveiller Augereau, Moreau surtout, le plus habile, le plus glorieux. Lui laisser entendre qu'il a la meilleure part, et le lui écrire : « Je suis aujourd'hui une espèce de mannequin qui a perdu sa liberté et son bonheur. J'envie votre heureux sort : vous allez, avec des braves, faire de belles choses. Je troquerais volontiers ma pourpre consulaire pour une épaulette de chef de brigade sous mon ordre. »
Moreau ne sera sans doute pas dupe et pourtant il ne s'agit pas que de mots habiles, ceux qu'un renard adresse à un corbeau.
Napoléon, dans le cabinet de travail du rez-de-chaussée, là où il a reçu Hyde de Neuville et d'Andigné - et Fouché lui a rapporté qu'on soupçonne le général Moreau d'entretenir des liens avec les royalistes, peut-être Georges Cadoudal -, éprouve la sensation du vide en lui.
Il a la nostalgie de l'intensité des veilles de bataille, de la fusion qui s'opère alors entre les hommes, soldats et officiers, et de la force invincible qu'ils imaginent représenter au moment où, dans un même élan, ils chargent.
Il voudrait retrouver cela. Il cherche en vain cette émotion depuis qu'il est Premier consul, parce que, dans l'administration des hommes, dans le gouvernement des choses qu'implique sa charge, la « fusion » n'est qu'un mirage qu'on poursuit.
Il revient donc souvent aux questions militaires. D'ailleurs, qui peut croire que la paix va s'établir sans nouvelles victoires ?
« Vive Bonaparte ! Vive la paix ! » lance-t-on pourtant sur son passage.
Chaque fois qu'il entend la foule crier ainsi, Napoléon se raidit. C'est cela qu'ils veulent ! Et lui aussi ! Mais sans illusion.
