- La joie du peuple était vraie, dit-il à Bourrienne qui l'accompagne. Et d'ailleurs, consultez le grand thermomètre de l'opinion, voyez le cours des rentes : à onze francs le 17 brumaire, et aujourd'hui à vingt et un francs ! Avec cela, je puis laisser caqueter les jacobins. Mais qu'ils ne parlent pas trop haut.

Il revient sur ses pas, s'immobilise devant le buste d'Alexandre puis celui d'Hannibal, et à nouveau devant celui de César.

- Bourrienne, dit-il, ce n'est pas tout que d'être aux Tuileries ; il faut y rester.

Il regarde vers la place du Carrousel. Il aperçoit l'inscription qui célèbre le 10 août.

- Qui est-ce qui n'a pas habité ce palais ? murmure-t-il. Des brigands, des conventionnels.

Il tend le bras. C'est de là, à la fenêtre de la maison du frère de Bourrienne, qu'il a vu assiéger les Tuileries, puis capituler Louis XVI.

Il lance :

- Qu'ils y viennent !


3.


Napoléon aime le milieu de la nuit. Le temps semble s'y dilater. Dans le silence et l'obscurité qui environnent ses appartements, il a l'impression que la main qui depuis l'aube le serre relâche son étreinte.

Il entre dans le bain, il s'allonge. Son mamelouk place de nouvelles bûches dans le feu. Il a besoin de cette chaleur. Il doit toujours, dans la journée, chasser cette sensation de froid qui pénètre en lui. Quand il sort, il croise frileusement sur sa poitrine les deux revers de sa redingote de drap gris.

Peut-être est-ce sa maigreur qui l'empêche de lutter contre le froid. Ce matin, il claquait des dents dans son cabinet alors qu'on commençait à lui lire les articles des journaux anglais et allemands. Les français lui importent peu. Parfois il dicte lui-même les articles !

Il a arrêté un instant le secrétaire et, tourné vers Bourrienne, il a lancé :



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