- J'ai froid. Vous voyez comme je suis sobre et mince. Eh bien, on ne m'ôterait pas de l'idée qu'à quarante ans je deviendrai gros mangeur et que je prendrai beaucoup d'embonpoint. Je prévois que ma constitution changera et, pourtant, je fais assez d'exercice. Mais, que voulez-vous ? c'est un pressentiment, cela ne peut manquer d'arriver.

Il ferme les yeux. L'eau brûlante le recouvre entièrement. Tous ses muscles se relâchent peu à peu, même celui de cette épaule droite qui, parfois, quand viennent la colère et l'émotion, se contracte, et l'épaule se soulève dans une sorte de mouvement nerveux qu'il ne peut contrôler.

L'eau apaise aussi ces brûlures et ces démangeaisons qui l'irritent souvent dans la journée. Il suffit parfois de l'une de ces correspondances de l'étranger, qui montre l'entêtement de Pitt et des Autrichiens, ou bien d'un courrier du général Moreau, qui regrette, au nom de la prudence, le plan d'attaque par la Suisse, afin de tourner les Autrichiens, et qui prévoit de franchir le Rhin, frontalement. Mais il ne faut pas, pas encore, critiquer ou briser Moreau. Sa réputation est trop établie. Il est en relation avec trop d'officiers. La prudence, avec ceux qui disposent du pouvoir sur les hommes en armes, est de règle.

À la fin de la matinée, après avoir lu les rapports de police, signé les réponses aux lettres, dicté des directives et des instructions, il est passé dans le cabinet topographique, réservé aux cartes. Il veut connaître le déplacement de toutes les armées, leur approvisionnement. Il faut que les espions anglais et autrichiens s'imaginent que l'armée de réserve que l'on constitue à Dijon n'est qu'un leurre destiné à leur faire croire que se constitue un corps de bataille. Il faut donc parler de l'armée de réserve avec emphase pour les conforter dans cette idée d'une action de propagande et cependant la constituer.

De cela, il n'a rien dit aux deux autres consuls, ni au Conseil d'État, auquel il a rendu visite. Cambacérès, qui n'aime pas les Assemblées, a craint que le Conseil d'État ne prenne trop d'importance, ne soit le siège d'une opposition. Il ne connaît pas les hommes, décidément, même s'il les aime jeunes et bien faits ! Il est vrai que c'est leur corps plus que leur esprit, qui l'attire.



22 из 311