À Morez, toutes les maisons sont illuminées. Comment ne pas répondre au maire qui, sur la place où la voiture s'est arrêtée, s'écrie : « Citoyen Premier consul, fais-nous le plaisir de te montrer ! » Une petite foule s'est rassemblée et répète : « Bonaparte, montrez-vous aux bons habitants du Jura ! Est-ce bien vous ? Vous nous donnez la paix ? »

Répondre : « Oui, oui », et repartir.

Le 10 mai, il est à Genève. Il rencontre Necker. C'était donc cet homme qui, en 1789, détenait une partie du pouvoir en France ! Napoléon l'observe, l'écoute. Ce n'était que cela ! Un idéologue et un banquier ! Comment de tels hommes auraient-ils pu sauver la monarchie ?

Et jusqu'où puis-je aller, moi, qui suis d'une autre trempe ?

Il se sent conforté dans ses ambitions, ses certitudes.

Dès l'entrevue terminée, il précise ses ordres : le général Lannes doit entreprendre la montée du Grand-Saint-Bernard et s'emparer, de l'autre côté du col, dans la vallée de la Dora Baltea, du fort de Bard, puis, au-delà, d'Ivrée.

Il faut passer le col avant le 15 mai.

Le choix est fait. Il faut maintenant relever le défi.

Le col est situé à 2 472 mètres. Il a encore neigé il y a quelques jours. Les chemins étroits longent des précipices et des glaciers. Il est nécessaire de démonter les canons, de tirer à bras d'hommes les affûts posés sur des traîneaux. Mais si l'armée passe, comme celle d'Hannibal, alors on tombera sur les arrières du général autrichien Melas, toujours fixé par la résistance de Gênes, et, alors, le Piémont avec Milan sera pris.

Il faut écrire au général Moreau, lui demander de faire bloquer par quinze mille hommes les autres cols des Alpes. Et, en traçant ces lignes, la main hésite. Comment accepter longtemps de dépendre d'un Moreau, dont on soupçonne la jalousie et les ambiguïtés ? Comment admettre qu'il faille s'en remettre à lui ? Un chef a besoin d'exécutants prompts et dévoués, et non de personnalités qui pensent à leur propre intérêt.



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