
Il écrit pourtant : « Si la manœuvre s'exécute d'un mouvement prompt, décidé, et que vous l'ayez à cœur, l'Italie et la paix sont à nous. Je vous en dis déjà peut-être trop. Votre zèle pour la prospérité de la République et votre amitié pour moi, vous en disent assez. »
Le 20 mai, Napoléon est à Martigny. Les troupes de Lannes, souvent au son des musiques et des roulements de tambour, ont franchi le col dans le brouillard et la neige, déchirant leurs souliers sur la glace, grignotant les biscuits que les soldats ont pendus en guirlandes à leur cou. Mais, dit Lannes, le fort de Bard est imprenable, situé sur un piton, au milieu de la vallée. Il faut le contourner, et il risque de menacer de ses canons l'avancée des troupes.
À huit heures, son chapeau couvert de toile cirée, en redingote grise, pantalon et gilet blanc, habit bleu, Napoléon monte à cheval. Il porte épée et cravache, et il chevauche jusqu'à Bourg-Saint-Pierre. Un guide avance la mule sur laquelle il va franchir le col. Le ciel est couvert. La mule grimpe si lentement, et le temps est si compté. Que se passe-t-il à Paris ? Combien de jours Masséna tiendra-t-il à Gênes ? Et ce fort de Bard, faudra-t-il le garder dans son dos, menaçant ?
Les sabots de la mule ont glissé. Napoléon bascule vers l'abîme de la Dranse. Le guide le retient.
La mort m'effleure une nouvelle fois.
Voici l'hospice, ses hautes voûtes, ses pierres gris sombre, sa morgue où les cadavres desséchés attendent depuis des siècles une sépulture en terre sainte, sa chapelle et sa bibliothèque. Il fait froid. Napoléon feuillette un exemplaire d'un Tite-Live, cherche le récit du passage d'Hannibal à travers les Alpes. Puis le prieur le convie à dîner de bœuf bouilli et salé, d'un ragoût de mouton et de légumes secs, de fromage de chèvre et de gruyère, accompagnés d'un vieux vin blanc d'Aoste. Mais comment s'attarder au-delà de quelques minutes ? Un courrier apporte la nouvelle de la résistance du fort Bard, imprenable, dit Berthier. Qu'on le laisse, il cédera plus tard, comme un fruit trop mûr.
