
Il se souvient de ces journées de 1792, il y a huit ans. Il faisait beau comme ce matin, et le peuple enragé envahissait les Tuileries, en armes, avec des cris de mort.
Napoléon se tourne vers Bourrienne.
- Entendez-vous le bruit des acclamations ? commence-t-il.
Puis, presque dans un murmure, comme s'il n'osait pas l'avouer, il ajoute :
- Il est aussi doux pour moi que le son de la voix de Joséphine. Je suis heureux et fier d'être aimé d'un tel peuple.
Le canon des Invalides commence à tonner à intervalles réguliers. Entre les explosions assourdissantes, on entend la musique de la garde consulaire qui joue dans les jardins, et les acclamations de la foule couvrent souvent le son des tambours et des cymbales.
Les consuls, les ministres, les membres du Conseil d'État et ceux de l'Institut, les délégations des Assemblées se présentent les uns à la suite des autres. Napoléon les dévisage. Ils sont admiratifs et serviles. Combien d'entre eux ont trempé dans les intrigues ? Combien, après la réception d'un premier courrier annonçant que la bataille était perdue, à Marengo, se sont réjouis ? Mais il faut recouvrir d'un voile d'hypocrisie ces moments-là et n'en penser pas moins.
- Citoyens, dit-il, nous revoià donc ! Eh bien, avez-vous fait du bon ouvrage depuis que je vous ai quittés ?
- Pas autant que vous, Général.
Il prend l'un ou l'autre par le bras, s'éloigne en sa compagnie.
- Qu'auriez-vous fait si j'étais mort ? demande-t-il.
Certains se récrient. D'autres avouent leur inquiétude durant ces quelques heures d'incertitude quant au sort de la bataille. Ils se dénoncent les uns les autres. Celui-là a pensé à pousser Carnot, qui est ministre de la Guerre. Roederer affirme qu'il aurait pressenti Joseph Bonaparte.
Le 2 juillet se passe ainsi.
Le soir, dans le long crépuscule, de sa fenêtre, Napoléon aperçoit les bâtiments illuminés. Une lueur s'élève vers le faubourg Saint-Antoine. On y a allumé des feux de joie. On y danse. Brusquement, après ces feux de joie, il se sent morose. Il aurait aimé que Giuseppina Grassini soit déjà arrivée à Paris. Il la recevra ici, dans un petit appartement d'entresol qu'il a fait aménager et qui se trouve au-dessus de l'appartement officiel.
