
Il doit recevoir, cette nuit, Giuseppina Grassini. Et c'est aussi pour ne pas avoir à l'attendre, qu'il marche dans les rues. Bientôt, la maison qu'il a choisie pour elle, rue de la Victoire, sera installée. Alors il pourra s'y rendre, peut-être chaque nuit. Il n'aura pas à craindre que surgisse Joséphine, que Constant, le premier valet de chambre, ou Roustam, le mamelouk, ne le préviennent que « la générale » approche, qu'elle veut monter l'escalier, rendre visite au Premier consul. Elle est jalouse. Retournement des choses ! Donc, Giuseppina, dans sa maison de la rue de la Victoire, chantera pour lui seul. Sa voix est à l'image de son corps, pleine, diaprée, veloutée, alanguie. Elle l'enveloppe.
- C'était un petit globe infernal, dit Berthier.
Il faut revenir à la mort qui guette. À ces jacobins qui, dans leurs pamphlets clandestins, veulent que surgissent du peuple français des « milliers de Brutus ». Ils exaltent le tyrannicide.
Moi, tyran ?
Napoléon se tourne vers Berthier.
- Voilà près d'un an que je gouverne, dit-il, et je n'ai pas versé une goutte de sang.
Ils veulent ma mort. Mais pourquoi ? Qu'espèrent-ils ? Ils n'auront que le désordre, la défaite, car l'Autriche va reprendre la guerre alors que l'Angleterre reste déterminée. Ou bien ils ouvriront la voie à la restauration des Bourbons, apprentis sorciers. À moins qu'ils ne cherchent un autre Premier consul, plus docile, qui serait à leur botte et ne voudrait pas être national mais ferait leur politique de parti.
