
Les traces en sont là, sur son visage gris que, entouré par cette meute hurlante, menaçante, il a labouré de ses ongles, crevant les boutons qui le parsèment, déchirant les dartres, faisant couler le sang.
Les députés ont frappé un grenadier qui s'interposait. Mais que pouvait espérer cette bande d'avocats qui avaient à plusieurs reprises violé la Constitution et maintenant l'invoquaient comme un texte sacré ?
Hier, dans la nuit, il a stigmatisé leur attitude, cette haine, « ce cri farouche des assassins contre la force destinée à les réprimer ». Il a dicté cette proclamation dont Bourrienne vient de lui apporter le texte tiré sous forme d'affiche que Fouché, en efficace ministre de la Police générale, a dû faire apposer sur les murs de Paris.
Il y a vingt-cinq jours, il n'était qu'un général qui ambitionnait le pouvoir.
Hier après-midi encore, il n'était qu'un homme menacé.
Ce matin, 20 brumaire, il est l'un des trois consuls provisoires de la République.
L'un ? Il doit être le premier des trois.
C'est cela qui doit se décider ce matin. Cela, son but.
Il se dirige vers la porte. Joséphine l'enlace. Il sourit et se dégage. Il est un homme différent d'il y a vingt-cinq jours.
La victoire est toujours un sacre.
Il traverse le jardin d'un pas vif en compagnie de Bourrienne, qu'il ne regarde pas. Il parle pour lui-même.
- Un gouvernement nouveau-né a besoin d'éblouir et d'étonner, dit-il. Dès qu'il ne jette plus d'éclat, il tombe.
Des cris retentissent. On a dû le voir de la rue. Il entend l'ordre lancé par un officier : « Le général en chef, consul de la République ».
Il est cela, maintenant.
Les choses ne sont pas encore dites, mais il sait qu'il sera le premier des trois consuls. Qui osera contester sa prééminence ?
