
Mais après, vers quoi, vers où se dirigera-t-il ? Cette question le hante déjà. Il ne connaît pas la réponse. Il avisera. Il pressent qu'il ne peut s'arrêter. Son équilibre est dans le mouvement en avant.
Il monte dans la voiture, les cris redoublent.
- Une grande réputation, dit-il au moment où la voiture s'ébranle, c'est un grand bruit. Plus on en fait, plus il s'étend loin. Les lois, les institutions, les monuments, les nations, tout cela tombe. Mais le bruit reste et retentit dans d'autres générations.
Les chevaux ont pris le trot. D'un geste, Napoléon demande aux dragons de l'escorte de dégager les flancs de la voiture. Il veut voir et être vu. On entend le mot « paix » au loin.
Napoléon se penche hors de la portière. Les rues, en ce jour du décadi, celui du repos, sont presque vides.
- Mon pouvoir, murmure Napoléon en se rencognant, tient à ma gloire, et ma gloire aux victoires que j'ai remportées. Ma puissance tomberait si je ne lui donnais pour base encore la gloire et des victoires nouvelles.
Lorsqu'on approche de la Seine, dans le quartier du faubourg Saint-Honoré, les passants sont plus nombreux. Des badauds sont agglutinés devant les affiches dont on peut, depuis la voiture, lire les grosses lettres noires :
PROCLAMATION
DU GÉNÉRAL EN CHEF
BONAPARTE
Le 19 Brumaire Onze Heures du Soir.
Fouché a rempli sa mission.
La voiture s'engage sur la place de la Concorde et prend le galop. Dans le brouillard plus dense, la place ressemble à un amphithéâtre abandonné et en ruine.
- La conquête m'a fait ce que je suis, reprend Napoléon. La conquête seule peut me maintenir.
2.
Napoléon marche dans les galeries du palais du Luxembourg, accompagné par les roulements de tambour de la garde qui saluent son arrivée. C'est la première séance du Consulat.
