Une année ici, et il rêvait toujours de cyberspace, même si l’espoir s’effaçait de soir en soir. Malgré le speed, malgré les virages et les virées, les raccourcis et les courts-jus qu’il s’était pris dans la Cité de la nuit, il continuait de voir la matrice dans son sommeil, éclatant treillis de logique qui se dévidait à travers un vide incolore… La Conurb était bien loin, maintenant, au bout d’une sacrée trotte de l’autre côté du Pacifique, et il n’était plus un consoliste, plus un cow-boy du cyberspace. Rien qu’un pirate comme un autre, qu’essayait de faire sa pelote. Mais les rêves revenaient dans la nuit japonaise comme autant de zombis câblés, et il chialait pour les ravoir, il en chialait dans son sommeil pour s’éveiller tout seul dans le noir, roulé en boule dans sa capsule dans quelque hôtel à cercueils, les mains crochées dans le matelas, la mousse pressée contre ses doigts, à essayer d’atteindre la console qui n’était pas là.


— J’ai vu ta nana, l’autre soir, dit Ratz en passant à Case sa seconde Kirin.

— J’en ai pas, fit-il, et il but.

— Miss Linda Lee.

Case hocha la tête.

— Pas de fille ? Rien ? Rien qu’le boulot, mon pote l’artiste ? Complètement polar ? (Les petits yeux bruns du barman étaient profondément nichés dans la chair ridée.) J’crois bien que j’t’aimais encore mieux avec elle. Tu riais plus. Maintenant, y a des soirs, t’aurais p’t-être tendance à devenir trop artiste ; tu vas finir en cuve dans une clinique ; en pièces détachées.

— Ratz, tu me fends le cœur.

Il finit sa bière, paya et sortit, haute silhouette aux épaules étroites voûtées sous le nylon kaki taché de pluie de son coupe-vent. Se faufilant parmi la foule de Ninsei, il pouvait sentir sa propre odeur de sueur rance.



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