
Jusqu’à présent, nous n’avions jamais ressenti la nécessité de recourir à une quelconque forme d’autorité, de déléguer notre pouvoir à une poignée de représentants comme cela se pratiquait dans l’ancien monde, mais ces temps bénis de liberté individuelle, de chaos fécond, de bonheur vagabond semblent toucher à leur fin. Oh, ne va pas croire, cher lecteur (lectrice), que des groupes d’hommes se sont un beau jour dressés, le poing ou l’arme levés, pour nous dicter leur volonté ! Non, non, le changement est insidieux, d’autant plus redoutable qu’il se produit à l’insu des uns et des autres, comme une eau amère qui rejaillirait de nappes très anciennes et contaminerait peu à peu nos sources pures. Des murmures s’élèvent pour réclamer un contrôle dans la répartition des ressources et dans le choix des sentiers. Les chasseurs, qui fournissent non seulement la viande mais également les matières premières aussi importantes que la peau, les boyaux et la corne de yonk, s’estiment lésés par les échanges. Certains constants ont de plus en plus de mal à accepter la présence de volages dans les chambres des reines des domaines. Des disputes ont éclaté qui, sans l’intervention énergique des femmes, auraient dégénéré en batailles rangées. Nous n’avons pas encore recensé un seul meurtre depuis notre arrivée sur le nouveau monde, ni même un seul acte de violence ou un simple larcin, mais mon intuition me dit que cela ne durera pas.
