
— C’est l’étendard de la Marchesa, dit Maria de Ségovie. Bernard de Thorenc l’a repris aux Turcs de la Sultane, avec la tête de christ.
Elle m’invite à m’asseoir sur l’un des coffres, s’installe en face de moi dans un fauteuil de bois. Elle montre les objets, les manuscrits, les livres ouverts sur des chevalets.
— J’aime les traces que les hommes laissent derrière eux, murmure-t-elle. Les signes, les symboles qu’ils se sont donnés, pour lesquels ils ont combattu, continuent de vivre. J’aime les lieux qu’ils ont habités. Et vous ?
Elle se lève, appuie ses paumes ouvertes sur les pierres.
— J’ai l’impression que le sang suinte encore. Ici, ici même – elle montre la porte –, dans cette salle, cette galerie qui conduit aux berges de la Seine, on a égorgé des dizaines de gentilshommes protestants, on a violé des femmes, on a entassé des enfants pour aller les noyer dans le fleuve.
Je croyais aussi connaître tout cela, mais en écoutant Maria de Ségovie j’ai l’impression de découvrir pour la première fois ce qu’a été ce XVIe siècle que j’étudie depuis plusieurs mois.
Maria de Ségovie évoque les haines, les meurtres, ces souverains qui consultent leurs mages, Catherine de Médicis qui ourdit des complots, ordonne à son parfumeur de lui préparer des mixtures avec lesquelles elle empoisonnera ses ennemis. Cette reine noire interroge les miroirs pour y déchiffrer l’avenir. Elle rencontre Nostradamus.
— Les chrétiens ont vaincu les Turcs à Lépante, poursuit Maria de Ségovie, un dimanche 7 octobre 1571, et moins d’un an plus tard, un autre dimanche, celui de la Saint-Barthélemy, le 24 août 1572, ils se sont entre-tués ici, au nom du Christ.
Elle s’interrompt, s’immobilise devant moi.
— Notre siècle va ressembler à celui-là, dit-elle. On tue déjà au nom de Dieu, du Christ et d’Allah.
Elle m’invite à me lever, me guide jusqu’à l’entrée de la galerie noire. J’entends la rumeur sourde du fleuve.
Le dimanche 24 août 1572, raconte Maria de Ségovie, les huguenots qui s’étaient réfugiés là espéraient gagner les berges, y trouver des barques, s’enfuir, échapper aux tueurs qui sillonnaient les rues, traquaient les « mal-sentants de la foi ».
