
Ce fut la Sultane, la galère capitane d’Ali Pacha. Notre grand mât brisé par la canonnade s’était effondré sur le pont ennemi et il m’avait semblé que mes os craquaient avec lui.
Lorsque j’ai vu un janissaire trancher d’un coup de hache la tête du christ, j’ai sauté à bord de la Sultane avec Terraccini et Montanari à mes côtés.
C’était il y a près de trois fois dix ans, à la bataille de Lépante.
Nous avons prié dans ma chapelle pour le salut du roi Philippe.
Puis Montanari s’est avancé jusqu’à l’autel et a contemplé longuement cette tête de christ que j’avais placée à droite du tabernacle, sur l’étendard de damas rouge, celui qui flottait à la poupe de notre Marchesa et qui portait la devise : Tu hoc signo vinces ainsi que, brodées, les figures du Christ, de saint Paul et de saint Pierre.
Montanari s’est signé puis a placé ses mains sur mes épaules.
— Le voyage jusqu’ici a été long, m’a-t-il dit.
Ce faisant, il m’a semblé qu’il parlait aussi de toutes ces années écoulées depuis ce matin du 7 octobre, quand notre galère doubla la pointe de Scropha et que nous découvrîmes, venant de Lépante, occupant presque toute l’étendue du golfe de Patras, les vaisseaux musulmans d’Ali Pacha.
Nous sommes sortis de la chapelle et nous sommes installés devant la cheminée, dans la grand-salle.
— Philippe II est donc mort ! ai-je lâché.
J’attendais avec anxiété que Montanari me parlât de l’agonie du souverain, mais il a commencé le récit de son long voyage, et ce n’est qu’au moment où le rougeoiement des braises éclairait seul la pièce et que le froid commençait à peser sur nos épaules qu’il a murmuré :
— Le corps du roi était couvert d’abcès, de plaies, de sang, et cela a duré cinquante-trois jours.
J’ai écouté Vico Montanari.
