Allait-on se laisser prendre à ce piège ? était-ce le prix à payer pour pouvoir enfin prier comme il le fallait ?

Je répondais par des mimiques et m’éloignais au plus vite.

J’avais hâte de me retrouver seul sur les chemins avec mes deux chevaux, dans cette campagne dénudée par l’automne et sous ce ciel glacé.

La solitude me rassurait alors que j’aurais pu craindre brigands, écorcheurs et rançonneurs de toutes sortes. Mais ils me semblaient moins cruels et menaçants que ces hommes de religion qui voyaient dans l’inconnu non pas le simple possesseur d’une bourse remplie d’écus qu’il fallait dépouiller de son bien, mais Satan qu’on devait tuer.

Seul sur ces chemins, dormant dans l’anfractuosité d’une roche ou payant mon écot dans une auberge, voire chez un paysan, j’étais rassuré. Mais la crainte me saisissait dès que je franchissais une poterne.

Dans chaque village au-delà de Lyon on m’a demandé en me visant avec une arquebuse si j’étais huguenot, hérétique.

Je racontais la bataille de Lépante, ma guerre contre les infidèles à Malte, ma croisade en Andalousie contre les Maures.

Je leur parlais des chiourmes et des bagnes d’Alger.

Rassurés sur mon appartenance, ils m’écoutaient à peine, soucieux qu’ils étaient seulement d’extirper l’hérésie.

J’étais de leur foi, de leur Église. Je priais avec eux.

J’écoutais le prêtre clamer en chaire qu’il fallait tuer le huguenot, quel qu’il fut, père, frère ou sœur. Point de pitié pour celui qui portait le germe du Mal !

— Quand ton frère, continuait le prêtre, fils de ta mère, ou ton fils, ou ta fille, ou ta femme qui est en ton sein, ou ton prochain, lequel t’est comme ton âme, te viendra inciter à servir un autre Dieu, d’une autre manière, ne l’écoute pas, ne lui fais pas miséricorde ! Occis-le ! Ta main sera sur lui la première pour le mettre à mort, et après la main de tout le peuple !



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