
Et l’on me montrait la fosse où l’on avait enfoui les corps des huguenots de guerre, ceux de leurs femmes hypocrites dont on avait purgé le village.
Seigneur, fallait-il qu’en Votre nom on s’entre-tue, on se dévore ?
Seigneur, était-ce cela la paix ?
À Paris, en écoutant les cris de la foule autour de la Croix de Gastine ou sur le pont au Change, j’ai su que la Seine, comme la mer à Lépante, allait être rougie par le sang humain.
3.
Chaque nuit, Seigneur, depuis l’année 1572, celle du massacre, il y a vingt-sept ans de cela, je Vous implore de me délivrer de mes remords et de mes cauchemars. Vous n’avez jamais voulu m’entendre. Vous m’avez laissé dans l’enfer des nuits sans sommeil.
Je vois un homme sur la rive droite de la Seine, quai de l’École, non loin de l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois.
Comme on le fait d’un fagot, il traîne un nouveau-né emmailloté dont le sang a rougi les linges.
L’homme marche du pas lent d’un bûcheron qui vient d’achever sa taille.
Il s’arrête, regarde l’un de ses compagnons qui, la hache levée, est encore à la tâche.
Une femme se tient à genoux devant lui, enfouissant entre ses seins et ses cuisses un enfant comme si elle voulait qu’il rentre en elle.
Mais la hache s’abat et les corps sont fendus d’un coup bien ajusté qui partage la mère et l’enfant en deux parties écarlates.
Les bûcherons se congratulent et se signent.
Ils cherchent autour d’eux quels corps ils vont pouvoir abattre, puis jeter dans le fleuve dont je savais, Seigneur, dès les premières heures de mon séjour à Paris, qu’il serait rougi de sang humain.
Je n’ai rien fait pour empêcher cette coupe sanglante. Au contraire, je m’y suis mêlé, aussi fasciné qu’effrayé.
Et j’imagine que c’est pour cela, Seigneur, que Vous m’avez condamné à l’enfer.
Je suis arrivé à Paris en décembre 1571, soit près de huit mois avant ce dimanche 24 août, jour de la Saint-Barthélemy, où l’on tua comme on déboise.
