
En me rendant à l’hôtel d’Espagne, rue Saint-Honoré, où logeait Diego de Sarmiento, envoyé de Philippe II auprès de la cour de France, je m’arrêtais souvent à l’église Sainte-Opportune.
Elle était située à quelques pas du n° 29 de la rue Saint-Denis où s’élevait, au sommet de sa pyramide de pierre, la Croix de Gastine.
Je m’agenouillais parmi le peuple des gens de rien.
Du haut de sa chaire, dans la pénombre trouée çà et là par la flamme jaune et noir des hautes bougies, un prêtre – dont Sarmiento m’apprit qu’il s’appelait Veron et avait été inquisiteur en Espagne – prêchait.
Chacun de ses mots tombait comme un coup de hache.
Je baissais la tête, seul parmi tous ces fidèles qui, les yeux levés vers Veron, la bouche entrouverte, semblaient figés par quelque sortilège.
— Un hérétique, un huguenot est un arbre pourri qui pourrit la forêt tout entière ! clamait le père Veron. C’est un loup qui veut dévorer le troupeau. Il a apparence d’homme, mais il est créature du diable. Qui abattra cet arbre, qui tuera ce corps, purifiera la forêt des croyants, sauvera le troupeau de Dieu et punira le diable ! Prions ! Chantons pour la plus grande gloire du Seigneur !
Je quittais l’église, ayant souvent l’impression qu’on s’apprêtait à se jeter sur moi, tant mon attitude et mon départ me rendaient suspect.
J’étais peut-être l’un de ces espions huguenots, de ces hypocrites, de ces loups masqués qui rôdaient dans Paris, prêts à massacrer ?
Car tout un chacun dans le royaume de France se voyait brebis et imaginait l’autre en loup.
J’arrivais enfin à l’hôtel d’Espagne.
L’ambassadeur de Philippe II, le comte Rodrigo de Cabezón, que j’avais connu à Valladolid, m’y accueillit, me conduisit auprès de Diego de Sarmiento, d’Enguerrand de Mons et du père Verdini, assis devant une cheminée dont le feu éclairait la pièce lambrissée.
